Le Conseil Maroc–Union européenne du 29 janvier 2026 à Bruxelles s’inscrit dans un moment où l’ordre international se recompose tandis que l’Europe s’affaiblit économiquement, énergétiquement et stratégiquement. Dans ce contexte de rupture, une question s’impose : la Méditerranée peut-elle redevenir le centre de gravité du futur européen ?
La Méditerranée n’est pas un simple espace maritime. Elle est un creuset civilisationnel millénaire, un « centre du monde » qui, pendant plus de deux mille ans, a façonné les structures politiques, culturelles et économiques de l’Eurasie et de l’Afrique du Nord.
Dès le VIIIe siècle avant J.-C., les Grecs projettent leur influence vers l’Orient, hellénisant les rivages de l’Anatolie, du Levant et de l’Égypte. Plus tard, l’Empire romain unifie pour la première fois les deux rives dans un même système juridique, commercial et administratif, faisant de la Mare Nostrum un espace intégré avant l’heure.
Cette continuité est prolongée par l’Empire ottoman, qui pendant près de quatre siècles relie les Balkans, le monde arabe et le Maghreb dans un même espace stratégique. Avant eux, les Phéniciens avaient déjà tissé un réseau de ports marchands reliant Tyr, Carthage, Cadix et les côtes atlantiques. À cela s’ajoute l’apport décisif du monde arabo-musulman, qui a transmis à l’Europe médiévale les sciences grecques, les mathématiques, l’astronomie et la médecine, tout en développant ses propres innovations.
Ports, oliveraies, alphabets, systèmes d’irrigation, routes commerciales : la Méditerranée a produit une identité hybride, métissée, qui transcende les frontières contemporaines. Cette mémoire partagée, souvent occultée par les récits nationaux, constitue pourtant un socle stratégique. Elle rappelle une évidence : les peuples méditerranéens ne sont pas condamnés à l’affrontement, mais historiquement programmés pour l’interdépendance. Aujourd’hui encore, cette proximité civilisationnelle demeure un levier géopolitique sous-exploité.
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Le déclin européen et le pivot méditerranéen
L’Europe traverse une phase de vulnérabilité structurelle. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2024, avec sa politique commerciale agressive et ses tarifs douaniers asphyxiants, a accéléré la prise de conscience d’une dépendance stratégique excessive vis-à-vis des États-Unis.
Dans le même temps, la Chine consolide ses chaînes d’approvisionnement, verrouillant l’accès aux matières premières critiques et aux infrastructures portuaires. La guerre Russie–Ukraine a, quant à elle, exposé brutalement la fragilité énergétique européenne, notamment sur le gaz.
Dans ce contexte, la Méditerranée apparaît comme un pivot de souveraineté. Elle concentre des ressources énergétiques majeures : le gaz algérien, égyptien et libyen, les capacités solaires du Maghreb, et le potentiel de l’hydrogène vert. Elle constitue également la principale porte d’entrée vers l’Afrique, continent de 2,5 milliards d’habitants attendus en 2050, riche en minerais stratégiques (lithium, cobalt, terres rares) indispensables à la transition énergétique européenne.
Surtout, la Méditerranée offre à l’Europe un espace d’autonomie stratégique partielle, moins soumis aux logiques de domination des grandes puissances extra-régionales. Elle permet de reconfigurer les flux commerciaux, énergétiques et humains dans une logique Sud-Sud et Nord-Sud plus équilibrée.
Le véritable enjeu n’est donc pas seulement économique : il est civilisationnel et géopolitique. L’Europe ne peut plus se penser uniquement comme une puissance continentale tournée vers l’Atlantique. Son avenir dépend désormais de sa capacité à se repositionner comme acteur central d’un espace eurafricain méditerranéen.
La Méditerranée, levier géoéconomique du commerce mondial
La Méditerranée occupe une position centrale dans l’architecture du commerce mondial. Par ses deux principaux points de passage stratégiques, le détroit de Gibraltar et le canal de Suez, elle concentre environ 12 % des échanges commerciaux globaux et près de 30 % du trafic mondial de conteneurs.
Cette réalité confère à l’espace méditerranéen un pouvoir géoéconomique largement sous-exploité. La constitution d’une Union méditerranéenne forte permettrait de coordonner la gouvernance de ces infrastructures critiques et de transformer ces axes maritimes en véritables leviers de négociation stratégique. Dans un contexte où Donald Trump utilise les droits de douane comme instrument de pression commerciale et politique, une Méditerranée unie pourrait opposer une réponse structurelle en pesant directement sur la fluidité des flux logistiques mondiaux.
En contrôlant collectivement l’accès à ces artères vitales du commerce international, les pays riverains disposeraient d’un outil d’influence comparable à celui des grandes puissances tarifaires. Dès lors, la Méditerranée ne serait plus un simple espace de transit, mais un acteur capable de rééquilibrer les rapports de force commerciaux face aux États-Unis, à la Chine et aux autres pôles économiques mondiaux.
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La vision initiée par feu Hassan II et concrétisée par le Roi Mohammed VI : un projet eurafricain
Dès les années 1980, Hassan II formulait une intuition stratégique audacieuse : faire du Maroc un hub eurafricain, un trait d’union entre l’Europe et l’Afrique. Il parlait déjà d’un « Maghreb élargi à l’Europe », anticipant la nécessité d’une intégration fonctionnelle des deux rives. Cette vision, longtemps marginalisée, apparaît aujourd’hui d’une modernité saisissante.
Mohammed VI a transformé cette intuition en politique d’État. Le Plan Maroc-Afrique, doté de plus de 1 200 milliards de dirhams d’investissements cumulés, a repositionné le Royaume comme acteur central du continent. Les interconnexions énergétiques avec l’Europe, le développement des ports de Tanger Med et de Dakhla Atlantique, et l’ancrage du Sahara marocain comme plateforme africaine, concentrant désormais près de 80 % des flux commerciaux du Maroc vers l’Afrique, traduisent une vision et une stratégie cohérente.
Contrairement à une approche européenne souvent bureaucratique et ethnocentrée, le modèle marocain repose sur le gagnant-gagnant, la coproduction et la diplomatie économique. Il ne s’agit pas d’exporter un modèle, mais de co-construire des écosystèmes régionaux. C’est précisément ce pragmatisme stratégique qui fait aujourd’hui du Maroc un partenaire central pour toute recomposition méditerranéenne.
La Méditerranée comme puissance militaire de la “terre du milieu”
Sur le plan sécuritaire, l’Europe apparaît fragmentée et dépendante. Incapable d’imposer un rapport de force crédible face à la Russie, et structurellement dépendante du parapluie américain au sein de l’OTAN, elle reste marginalisée dans la rivalité sino-américaine. Pourtant, un potentiel existe : celui d’une coalition méditerranéenne.
La marine turque (deuxième force navale de l’OTAN), l’aviation égyptienne, les capacités de drones et de renseignement marocaines, les bases espagnoles et italiennes constituent déjà les briques d’une architecture de sécurité régionale. Additionnées, ces forces représentent un espace de 500 millions d’habitants et un PIB cumulé de près de 10 000 milliards d’euros.
Cette « terre du milieu » pourrait devenir une puissance tierce, capable de stabiliser le flanc sud de l’Europe, de sécuriser les routes maritimes et énergétiques, et de peser dans un monde de plus en plus bipolaire. Il ne s’agit pas de créer une alliance militaire classique, mais une capacité de coordination stratégique autonome, orientée vers la sécurité collective méditerranéenne.
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L’Afrique : antidote migratoire et moteur de croissance
L’Afrique est trop souvent perçue en Europe comme une source de risques. Elle est en réalité une solution structurelle. Avec une croissance moyenne supérieure à 2 % par an, une population jeune dont l’âge médian est de 19 ans, et des réserves majeures de lithium, cobalt et cuivre, le continent constitue le moteur de la prochaine phase de croissance mondiale.
La clé réside dans l’investissement productif. Les transferts technologiques européens (agriculture intelligente, énergies renouvelables, industries vertes) peuvent être canalisés via des hubs marocains comme Tanger et Dakhla, véritables plateformes logistiques et industrielles vers l’Afrique de l’Ouest. Cette stratégie permettrait de créer des emplois locaux, de stabiliser les économies africaines et de réduire structurellement la pression migratoire.
Le Maroc incarne ici un modèle intermédiaire : africain par ses partenariats, européen par ses standards industriels, sans paternalisme colonial. Cette posture hybride est précisément ce dont l’Europe a besoin pour reconstruire une relation crédible avec le Sud.
Obstacles et solution stratégique
Les obstacles sont réels. Le blocage du gazoduc par l’Algérie a fragmenté la coopération énergétique régionale et illustre l’entêtement d’un pouvoir militaire qui a fait le choix de l’isolement diplomatique et de l’auto-sabotage économique.
Cette posture, dictée par une logique de fermeture idéologique et par la fabrication artificielle de conflits régionaux à des fins de légitimation interne, affaiblit l’ensemble de l’espace maghrébin et méditerranéen. À cela s’ajoute la polarisation persistante de la Méditerranée orientale, alimentée par le conflit Israël-Gaza. Mais face à ces blocages politiques et sécuritaires, l’immobilisme n’est plus une option.
La solution réside dans une union fonctionnelle euro-méditerranéenne, construite avec l’Union européenne, sans veto géopolitique, articulée autour d’un noyau dur composé du Maroc, de la Tunisie, de l’Égypte et de la Libye, associant l’Europe du Sud, notamment l’Espagne, l’Italie, la Grèce et le Portugal, et intégrant des acteurs clés comme la France et la Turquie.
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Cette architecture souple permettrait d’avancer sur l’énergie, la sécurité maritime, les infrastructures et la coopération africaine.
Pour réussir, l’Europe doit abandonner son ethnocentrisme stratégique, cette tendance à se percevoir comme centre normatif du monde. Le partenariat méditerranéen doit être fondé sur l’égalité politique et la co-souveraineté économique. Dans cette recomposition, le Maroc apparaît comme la passerelle la plus crédible entre l’Europe et l’Afrique, capable de traduire les intérêts du Nord en opportunités pour le Sud.
Un New Deal méditerranéen
L’avenir de l’Europe ne se joue plus à Bruxelles ou à Berlin, mais entre Tanger, Marseille, Alexandrie et Naples. Un « New Deal méditerranéen » articulant énergie, migrations, sécurité et Afrique, peut inverser la trajectoire de déclin européen. La vision initiée par Hassan II et poursuivie par Mohammed VI s’est révélée juste : la Méditerranée n’est pas une périphérie, elle est le cœur stratégique du XXIe siècle. L’Europe n’a plus le luxe d’ignorer cette évidence.

