De la terreur suscitée par l’apparition de créatures monstrueuses à la réflexion sur l’être et le sens, Guillermo del Toro a tissé une œuvre visuelle profonde et captivante, se renouvelant d’un film à l’autre et affirmant ainsi sa vision particulière du 7ème art.
L’hommage qui lui a été rendu vendredi, dans le cadre de la 22e édition du Festival international du film de Marrakech, célèbre un créateur singulier qui a su humaniser monstres et fantômes, invitant le spectateur à une introspection : celle qui révèle que l’humanité ne se mesure ni à l’apparence ni à la normalité, mais aux valeurs et aux comportements.
En effet, l’œuvre de Del Toro est la prolongation d’une enfance habitée par des figures étranges. Il a grandi au milieu de créatures mythiques, nourri par les contes de sa grand-mère et les bandes dessinées, apprenant à jouer avec les monstres plutôt qu’à les craindre.
Ces êtres fantastiques sont devenus pour lui un refuge face à l’absence de ses parents et à la rigueur de l’éducation catholique imposée par sa grand-mère. Conservées chez lui sous forme de statues et de masques en cire, ces créatures ont forgé son imaginaire et se sont imposées comme les protagonistes essentiels de sa riche filmographie.
Guillermo del Toro signe son retour à Marrakech, après avoir participé à la Master class de l’édition 2018. Cette nouvelle présence tombe à point nommé, puisqu’elle coïncide avec la sortie de son film Frankenstein, une œuvre qui réalise enfin un rêve d’enfance.
Depuis toujours, le cinéaste nourrit une fascination pour ce personnage tel que l’a conçu la romancière Mary Shelley et tel qu’il a été réinterprété, au fil des décennies, dans d’innombrables adaptations au cinéma comme à la télévision.
La figure de Frankenstein, ce monstre qui se retourne contre son créateur, a nourri chez Del Toro l’idée que nombre de ses films explorent l’innocence des créatures rejetées, qui ne sont, au fond, que le reflet de l’humanité qui les fabrique. C’est de là que naît sa constante empathie pour les êtres marginalisés et incompris.
Ce projet porté puis abandonné à plusieurs reprises pendant près de vingt ans, marque aujourd’hui, selon le réalisateur mexicain, l’achèvement d’un cycle de réflexions autour des figures fantastiques, tout en ouvrant de nouvelles voies pour son univers cinématographique.
Si Guillermo del Toro s’est imposé comme une référence majeure du cinéma de genre, horreur et fantastique en tête, cette étiquette reste pourtant insuffisante pour rendre justice à l’ampleur de son œuvre. Par leurs thématiques, leurs esthétiques singulières et leur profondeur narrative, ses films s’inscrivent pleinement dans la tradition du cinéma d’auteur, auquel ils apportent une sensibilité propre et une richesse créative indéniable.
Derrière les scènes de peur, d’étrangeté et de fantastique, ses films se nourrissent d’un riche réseau de références littéraires, mythologiques et cinématographiques qui ont façonné son imagination. Le réalisateur convoque ainsi des influences aussi diverses que celles d’Andreï Tarkovski, Martin Scorsese, Steven Spielberg ou encore James Cameron.
Sur le plan littéraire, l’influence de l’écrivain américain Howard Phillips Lovecraft (1890-1937) constitue un héritage revendiqué par Del Toro lui-même, notamment dans l’invention de ses créatures imaginaires. Cet élément éclaire l’une des particularités de son œuvre : en plus de son bagage littéraire, intellectuel et cinéphile, il possède une maîtrise du maquillage et des effets spéciaux, domaine qu’il a pratiqué pendant plus de dix ans.
Cette expertise a nourri la cohérence esthétique et narrative de son univers filmique. Bien que figure majeure du cinéma hollywoodien et créateur maintes fois récompensé (Oscars, Golden Globes, Mostra de Venise, BAFTA), Guillermo del Toro reste inébranlable dans son indépendance artistique et profondément fidèle à ses origines.
Il est l’un des trois piliers ayant permis au cinéma mexicain contemporain de s’imposer dans les plus grands festivals internationaux, aux côtés d’Alejandro González Iñárritu, réalisateur de “The Revenant”, et d’Alfonso Cuarón, auteur de Roma. Leur amitié forme l’un des sommets de la créativité et de la solidarité artistiques du cinéma mondial.
Depuis Cronos (1993), son premier long métrage d’horreur qui, à vingt-huit ans, révélait déjà un cinéaste de stature internationale en explorant le thème de l’immortalité, jusqu’à son Frankenstein réinventé, se déploient les chapitres d’une filmographie dense et foisonnante.

