Cet article est une modeste contribution au débat toujours en cours sur le projet de réforme du Code de la famille marocain (Moudawana), en marge de certaines problématiques soulevées, mais au cœur du sujet.
Le projet de révision de la Moudawana est attendu pour 2026. Il vise à moderniser la législation de 2004 en renforçant l’égalité et l’intérêt de l’enfant. Les révisions majeures porteraient sur la garde partagée, le maintien de la garde pour la mère remariée, la fin du mariage des mineurs (fixé à 18 ans) et une meilleure protection des droits patrimoniaux des femmes. Mais qu’en est-il de l’épineuse question des petites bonnes et des mères célibataires ?
Cet article est basé sur des témoignages recueillis sur le terrain:
Au début du nouveau millénaire, j’ai mené une enquête journalistique sur un sujet épineux à l’époque et qui l’est toujours. En 2004, mon attention s’est portée sur les mères célibataires, après avoir réalisé un documentaire sur le phénomène du divorce parmi les Marocains résidant en Italie.
J’ai eu l’occasion d’interviewer Mme Aïcha El-Chana, dite Mama Aïcha (14 août 1941 – 25 septembre 2022), une militante sociale marocaine qui a voué sa vie à agir sur le terrain et à se dresser contre « énormément de monde à l’époque », pour défendre les droits des femmes (mon interview fut pour feue Mama Aicha la première grande sortie médiatique de cette militante qui, de son vivant, présidait l’Association de solidarité féminine à Casablanca et qui, en 2009, était devenue la première femme arabe à recevoir l’Opus Prize, souvent décrit comme le « Nobel de l’humanitaire », accompagné d’un chèque de 1 million de dollars US, pour ses actions humanitaires les plus remarquables. Elle avait également reçu le prix de la Banque mondiale récompensant le meilleur pionnier dans le domaine social au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (MENA).
Bref, grâce à Mama Aïcha, j’ai pu poursuivre l’enquête dans d’autres villes. L’enquête n’a été ni diffusée ni publiée pour des raisons que l’on pouvait qualifier à l’époque d’objectives.
Les récits suivants sont réels, issus de cette enquête, mais ils remontent à l’année 2004.
Le phénomène des petites bonnes
Fatima, une fillette de six ans, dont le père qui a décidé de l’exploiter comme source de revenus, l’a confié contre une rémunération mensuelle à une famille vivant dans une ville côtière.
Du jour au lendemain, Fatima est devenue une domestique chargée de tâches quotidiennes parfois inhumaines.
Les mois et les années passent, jusqu’au soir où Fatima (devenue adolescente) est surprise par la maîtresse de maison qui lui crie au visage : « Ton comportement et tes traits de ton visage laissent penser que tu es enceinte. Espèce de débauchée, sors de chez moi. »
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Les semaines passent, et son ventre commence à gonfler. Fatima tente de cacher sa grossesse et cherche des moyens pour interrompre sa gestation. Elle finit par se rendre à Casablanca, où elle trouve refuge dans une association accueillant des mères célibataires. À l’époque, 64 % des jeunes femmes accueillies étaient d’anciennes domestiques.
Les petites bonnes sont privées de leur enfance à cause de la pauvreté, de l’ignorance et de la cupidité, et parfois de l’irresponsabilité de la société. Elles ont besoin de protection, de scolarisation et d’un cadre légal garantissant leurs droits et ceux de leurs enfants.
Dépravation morale ou victime d’agressions sexuelles
Fatima, âgée de 15 ans, se retrouve jetée à la rue un mercredi matin du mois de novembre, sans soutien ni repère, avec les interrogations innocentes d’une adolescente :
« Suis-je vraiment enceinte ? » « S’est-il passé quelque chose dont je ne sais rien ? » « Et si c’est le cas, que dois-je faire et quelle est la solution ? »
Fatima erra dans les rues de la ville pendant des heures, et le destin voulut qu’elle rencontre une « recruteuse de petites bonnes » qui lui avait déjà proposé, à proximité de l’épicier près de la maison de ses employeurs, de lui trouver un travail chez une famille aisée. Fatima s’est précipitée vers la recruteuse et l’a suppliée de l’employer, prétextant que la famille pour laquelle elle travaillait avait quitté la ville.
Et en effet, le lendemain, la recruteuse l’emmena dans une maison où elle fut à nouveau employée comme domestique.
Les semaines passèrent, mais son ventre commença à gonfler et à s’arrondir. Fatima serrait son ventre avec une ceinture étroite pour cacher les signes de sa grossesse, tout en cherchant partout les moyens de se débarrasser du fœtus.
Elle a utilisé différentes herbes et s’est même rendue un matin dans une pharmacie du centre-ville où elle a acheté une injection qu’on lui avait présentée comme efficace, mais le fœtus s’accrochait à la vie et il lui était devenu impossible de cacher son ventre.
Elle a donc décidé de partir avant que le scandale n’éclate, après avoir appris par l’une des domestiques d’une villa voisine qu’il existait à Casablanca des associations venant en aide aux mères célibataires.
Je me suis rendue, me dit-elle, dans l’une de ces associations où se trouvaient des dizaines de femmes comme moi : des femmes enceintes, toutes très jeunes. Selon des chiffres recueillis auprès de diverses associations à l’époque : 64 % d’entre elles étaient des domestiques. (Entre 2003 et 2009, une étude nationale menée par l’association INSAF, Institution Nationale de Solidarité avec les Femmes en détresse, a recensé plus de 210 000 mères célibataires sur l’ensemble du territoire national. Aujourd’hui, des chiffres non-officiels, estiment que les Employées de maison de façon générale représentent environ 40 % à 45 % des mères célibataires.)
Les petites bonnes sont privées de leur enfance à cause de la pauvreté, de l’ignorance, de la cupidité et de l’irresponsabilité : la pauvreté du père, la cupidité et l’ignorance de la mère, l’avidité des deux parents et l’irresponsabilité de la société. J’ai discuté avec certaines de ces mères célibataires et j’ai vécu des moments très émouvants, tout comme le jour où j’étais avec Mama Aïcha dans son bureau, à l’étage supérieur du siège de l’association, lorsqu’elle m’a dit : « Prête l’oreille, un événement va se produire dans environ, elle regarde sa montre… une minute. »
Au bout d’une minute environ, il était 18 heures, des pleurs de tous les nourrissons s’élèvent depuis le rez-de-chaussée où se trouve la crèche. Mama Aïcha me fait signe de regarder par la fenêtre, d’où l’on voit arriver le bus transportant les mères. Et elle m’explique : Après une dure journée de travail, elles reviennent au siège de l’association pour emmener leurs enfants chéris dans des chambres qu’elles louent dans la médina intramuros.
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Une assistante sociale de l’association « Solidarité féminine » affirme que la majorité des mères célibataires connaissent bien l’identité du père, qui est souvent une personne vivant dans l’entourage de la famille employant la jeune fille de ménage.
Aïcha El-Shanna, qui présidait l’association Solidarité féminine réclame la réalisation de tests ADN pour confirmer ou infirmer les déclarations de la mère célibataire concernant la personne responsable de la grossesse de la jeune fille.
Fatima a peut-être été victime de ce que les lois appellent la dépravation morale. Mais comment, en tant que société, pouvons-nous ignorer ces milliers (probablement beaucoup plus) de jeunes filles que certains exploitent comme domestiques dans leurs foyers ? Un fléau social qui prive l’enfant marocaine de scolarisation et la jette dans des milieux d’exploitation humaine, dit abusivement « marché des petites bonnes » ?
Des courtiers (…) dans des hôpitaux et des trafiquants d’enfants
Fatima est un exemple vivant des nombreux cas enregistrés chaque mois auprès des associations humanitaires et de ce qu’on a pris l’habitude d’appeler les femmes célibataires.
Fatima, que l’association a accueillie et à qui elle a fourni le logement, la nourriture et les soins médicaux indispensables à toute femme enceinte, poursuit la narration de son drame. Un dimanche, les premiers signes de l’heure H annonciateurs de l’accouchement apparaissent et une autre mère célibataire l’accompagne à la maternité. Une fois arrivée, elle vit ce que de nombreuses mères célibataires décrivent comme une tragédie humaine (je résume ici plusieurs témoignages datant de 2004 ) : « Dès que certains membres du personnel de l’hôpital apprennent que la femme enceinte n’est pas mariée, ils la couvriraient d’insultes et l’abandonneraient à son sort.
Je n’ai pas pu, à l’époque (2004), entrer avec une caméra dans la maternité d’un hôpital (Casablanca, El Jadida, Marrakech) pour recueillir des témoignages à chaud et confirmer ou infirmer les récits des mères célibataires (en raison de l’obstacle infranchissable que constituent les agents de sécurité privés aux entrées des hôpitaux face aux journalistes), mais voici en résumé ce que nous a dit Fatima, ce qui correspond à d’autres témoignages que nous avons pu recueillir auprès de mères célibataires devant même un hôpital à Casablanca, où l’Association de solidarité féminine avait installé un stand d’orientation pour ces jeunes mamans :
« Ils m’ont laissée seule pendant des heures. Je criais de douleurs et je pleurais ». Finalement, on m’a emmenée dans la salle d’accouchement où des internes se sont rassemblés autour de moi et ont commencé ce qui ressemblait à un cours pratique sur la manière de faire accoucher. J’avais l’impression que les étudiants s’entraînaient sur mon corps avant de décider enfin de mettre le bébé au monde. Ils ont posé la petite fille à mes côtés, puis tout le monde est sorti. J’étais épuisée et le bébé pleurait à mes côtés.
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Il était sept heures du soir et nous sommes restées ainsi, ma fille et moi, jusqu’à dix heures du matin le lendemain, quand enfin une infirmière est venue et m’a ordonné de prendre ma fille et de descendre les escaliers jusqu’à l’étage inférieur où se trouvait une salle d’hospitalisation (il se murmure qu’elle serait réservée aux femmes célibataires.)
Je suis arrivée dans cette salle où, enfin, grâce à la compassion d’une autre mère célibataire, j’ai pu m’allonger avec ma fille sur un lit. Là, j’ai dû rester éveillée toute la nuit, par crainte de me faire voler mon bébé. Il se dit que des femmes rodent la nuit pour l’achat ou le vol de nouveau-nés dans cette salle maudite. J’ai passé une autre nuit là-bas avant de pouvoir retourner au siège de l’association qui m’avait fourni, à moi et à mon nouveau-né, des soins et une prise en charge médicale. » fin de citation, et fin de ce témoignage poignant mais qui pourrait être de simples accusations sans fondement. Dont acte.
Certains pourraient tenter de détourner les accusations pour les diriger vers la petite bonne devenue mère célibataire ou vers l’association d’accueil, en les accusant d’encourager la dépravation, mais le cœur du problème reste le même : qui est la victime ?
Avant l’émergence des associations humanitaires, les mères célibataires se débarrassaient souvent de leurs enfants en les jetant comme des sacs poubelles à proximité de la benne à ordure la plus proche ou à l’entrée d’un immeuble, comme cela est arrivé à Bouchra. Mais c’est là une autre histoire qui n’a rien à voir avec la problématique des mères célibataires.
Un nourrisson à l’abandon
Bouchra, une jeune femme d’une vingtaine d’années issue d’une famille aisée, est tombée enceinte à la suite d’une relation illégitime. Afin d’éviter le scandale au sein de la famille, elle décide avec le soutien moral et financier de sa mère de partir soi-disant poursuivre ses études dans une ville autre que celle où elle résidait. Sa mère la joint dès que les premiers signes de l’accouchement apparaissent et, après l’accouchement dans un cabinet médical privé, elle lui ordonne de se débarrasser du nouveau-né et de rentrer avec elle à la maison, chez son père.
Et effectivement, le lendemain de l’accouchement, Bouchra place son bébé dans un sac rouge et le laisse à l’entrée d’un immeuble, puis elle part avec sa mère et retourner dans sa ville natale.
Mais depuis ce jour-là, elle n’arrivait plus à dormir et a succombé à une grave crise psychologique frôlant la démence. Elle a donc décidé de sortir de ce cauchemar en défiant sa famille et en retournant dans la ville où elle avait laissé son bébé pour le rechercher, trois mois après les faits. Heureusement, avec l’aide d’une association féminine (j’ai rencontré Bouchra par hasard au siège de cette association alors que je menais mon enquête journalistique sur les mères célibataires), nous avons pu découvrir l’endroit où les autorités avaient placé l’enfant (une grande association caritative d’utilité publique). Le nouveau-né avait été retrouvé sain et sauf par des passants.
À ce moment-là, Bouchra n’a pas pu récupérer son enfant auprès de l’association caritative qui s’en occupait, ni même le voir, car elle devait d’abord se soumettre aux procédures légales nécessaires concernant ce qui était considéré et l’est d’ailleurs, à juste titre, comme étant un délit d’abandon d’un nourrisson âgé de moins de 48 heures.
Cet incident nous amène à évoquer la tragédie qui a présidé à la création d’une association humanitaire dans une ville côtière. Un jour, des femmes ont trouvé une petite fille dont la chair était dévorée par les fourmis alors qu’elle hurlait dans un lieu destiné à la collecte des ordures. Les pleurs de la petite fille avaient ému un groupe de femmes de la ville, qui ont décidé alors de créer une association chargée d’aider les mères célibataires afin qu’elles n’envisagent plus de se débarrasser de leurs bébés. Ces associations se sont constituées en réponse à une réalité sociale concrète, dans le but de réduire le phénomène des mères célibataires et non pour d’encourager la débauche, comme certains le prétendent. Car le nourrisson innocent a besoin de sa mère, et la mère a besoin, pour son enfant, d’un travail honnête qui permette de subvenir à leurs besoins, ainsi que d’une chambre et d’un lit où ils puissent dormir. Au sein des locaux de certaines associations, on trouve des crèches pour enfants, des ateliers de formation professionnelle pour les mamans ainsi que des salles de soins de santé et médicaux pour la mère et l’enfant.
Mama Aicha que Dieu ait son âme en Sa Sainte Miséricorde, expliquait que la protection des mères célibataires est un devoir pour la société, une entreprise citoyenne légitime visant tout d’abord à éradiquer le phénomène de l’abandon des enfants dans les rues et à sensibiliser ces jeunes filles à la nécessité de préserver leur honneur et de ne plus être la proie de personnes mal intentionnées. C’est aussi, une action pour sensibiliser l’opinion publique et les décideurs à la nécessité de mettre en place un cadre juridique garantissant les droits de l’enfant, notamment en obligeant le père biologique à reconnaître sa paternité. C’est également une initiative sociale et de droits humains visant à lutter contre le phénomène des petites bonnes, alors que toutes les lois, qu’elles soient divines ou humaines, interdisent le travail des enfants.
Il s’agit enfin, d’actions citoyennes visant à rendre la scolarisation des filles obligatoire.
Interrogations légitimes d’une mère célibataire
Fatima vit (2004) avec sa fille dans une chambre qu’elle loue avec une autre mère célibataire dans la vieille ville.
Elle a suivi des formations professionnelles diplômantes dans les métiers de la bouche organisées par des associations, ce qui lui a permis d’exercer un travail honnête pour subvenir à ses besoins quotidiens. Mais son principal souci reste ce père biologique qui refuse de reconnaître sa fille qui serait âgée aujourd’hui de 22 ans. En versant des larmes, elle a commencé à poser, par notre intermédiaire, une série de questions à la société marocaine : En quoi suis-je coupable alors que j’étais une gamine petite bonne ? Mon seul espoir était de me marier pour devenir une femme jouissant de tous ses droits, plutôt qu’une domestique.
Que devrais-je dire à ma fille quand elle grandira, quand elle ira à l’école et qu’elle me demandera qui est son père ? Regardez son acte de naissance : la case du nom du père est vide (2004).
N’est-ce pas là une humiliation pour elle, durant toute sa vie ?
N’est ce pas sur ces questions cruciales que doit porter également le projet de révision de la Moudawana, surtout qu’il est à présent dans sa phase parlementaire : Après la remise des propositions de l’Instance chargée de la réforme au Chef du Gouvernement le 30 mars 2024, et l’arbitrage royal, le texte a été transmis au Parlement pour examen et vote.
L’adoption définitive et l’entrée en vigueur de plusieurs dispositions majeures sont attendues dans le courant de cette année 2026. A bon entendeur, courage.

