Le court-métrage marocain Chikha, réalisé par Ayoub Layoussifi et Zahoua Raji, est le seul film marocain en compétition internationale au Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand 2025. Présents sur place pour défendre leur film, les réalisateurs et la scénariste Yamina Zarou ont accordé une interview à notre journaliste de LE212News, revenant sur leur œuvre qui met en lumière l’art traditionnel de l’Aïta et le rôle des chikhates dans la culture marocaine.
Une inspiration enracinée dans l’enfance
L’idée de « Chikha » est née d’un attachement profond des réalisateurs à l’Aïta et aux chikhates, figures emblématiques du patrimoine musical marocain. Pour Zahoua Raji, ce film représente un hommage personnel à une culture qui a marqué son enfance :
« Pour moi, de façon très personnelle, l’Aïta, j’ai grandi avec. Et de manière très visuelle, ça a été très impactant pour moi très jeune de les voir. Donc il était presque certain qu’un jour ou l’autre j’en ferais quelque chose avec toutes ces images que j’ai dans la tête. »
Ayoub Layoussifi partage également cet attachement profond :
« Les chikhates m’ont toujours intrigué, avant même de rencontrer Zahoua et Yamina. C’est ma jeunesse, c’est quelque chose de très traditionnel dans notre famille, à Casablanca. À chaque moment et à chaque « monasaba », comme on dit, il y avait des chikhates présentes. J’ai toujours été fasciné par ces femmes libres qui chantent et qui dansent devant des hommes. »
Yamina Zarou souligne le lien commun qui unit les trois créateurs, malgré des parcours différents :
« Nous trois sommes originaires du Maroc, Zahoua a grandi en Belgique, moi en France, Ayoub au Maroc, mais nous avons le même vécu commun, le même rapport aux chikhates. C’était un rendez-vous annuel pour nous. Enfant, je captais déjà qu’il y avait quelque chose de sulfureux, de fascinant, que les chikhates attiraient les regards. Toutes les filles auraient voulu être comme elles, mais dans les familles, ce n’était pas une vocation acceptable. C’est cette ambivalence que nous avons voulu explorer. »
En plus de rendre hommage aux chikhates, « Chikha » tente de restituer leur vraie place dans la culture populaire marocaine, une culture souvent marginalisée mais essentielle au patrimoine du pays.
Le choix du personnage de Fatine et la collaboration avec l’artiste Rita L’Oujdia
Le film suit Fatine, une jeune fille de 17 ans déchirée entre la tradition familiale de l’Aïta et une vie plus conventionnelle. Ce choix narratif permet d’explorer les tensions entre héritage culturel et aspirations personnelles.
Le personnage principal du film, Fatine, incarne ce tiraillement entre une tradition familiale pesante et une volonté d’émancipation. Pour interpréter ce rôle, les réalisateurs ont choisi Rita L’Oujdia, dont la spontanéité et la sensibilité correspondaient parfaitement au personnage. Zahoua Raji explique :
« Déjà, ce n’était pas très compliqué parce que Rita a l’âge approximatif de l’héroïne. Après, notre héroïne aussi est une artiste et Rita est une artiste aussi à part entière ; elle fait de la chanson, elle fait des clips vidéos, c’est sa première apparition cinématographique, et du coup ce n’était pas compliqué de la diriger. Je pense qu’elle a déjà 70% de Fatine en elle. »
Ayoub Layoussifi ajoute :
« Nous l’avions repérée un an avant de commencer le casting, sur les réseaux sociaux, avec sa chanson « Dkhol so9 rassek ». Lorsqu’on l’a rencontrée, nous nous sommes tout de suite dit : c’est notre Fatine. À son âge, que ce soit dans la musique ou le cinéma, elle s’impose petit à petit dans cette industrie. »

Une réception internationale positive
Depuis sa sortie, « Chikha » a été projeté dans plusieurs festivals internationaux et a déjà remporté des prix prestigieux, comme le Baobab du meilleur court-métrage au Film Africa de Londres. Ayoub se souvient avec émotion de l’accueil du public :
« Le Festival de Londres, comme son nom l’indique, est orienté vers la diaspora afro-british. J’ai été surpris de voir que la communauté marocaine s’est déplacée pour voir le film. C’était très touchant.
J’ai été surpris parce qu’il y a eu une communauté marocaine qui s’est déplacée pour voir le film. C’était très touchant que ce soit pour le public britannique, le public afro-britannique ou le public marocain. »
Grâce à sa sélection en compétition officielle à Clermont-Ferrand, « Chikha » poursuit son beau parcours et confirme l’intérêt grandissant pour les récits mettant en avant le patrimoine culturel marocain. Un film à suivre de près.

Des lieux de tournage significatifs
Le tournage s’est déroulé principalement à Azemmour, une ville emblématique de l’Aïta qui se situe dans la région Doukkala-Abda :
« On voulait situer l’histoire à Azemmour pour la lier à l’Aïta Doukkalia-Abda. Mais pour des raisons de production, certaines scènes intérieures ont été tournées à Dar Bouazza », explique Ayoub.
Le film se déroule dans les années 90, une période charnière où les chikhates perdaient peu à peu de leur prestige. Yamina précise :
« On se situe dans la première quinzaine des années 90 avec une idée où, à cette période, il y avait des fêtes qui se font sans les chikhates. À cette période, il y a une sorte de perte de ce prestige des chikhates et on sentait partir ce patrimoine. « Dans cette première moitié des années 90, les fêtes se faisaient de plus en plus sans chikhates. C’était une époque où ce patrimoine semblait s’effacer, et nous voulions capturer ce moment.»
« Chikha » offre ainsi une réflexion profonde sur la transmission culturelle et les choix individuels, tout en rendant hommage à un art traditionnel souvent méconnu.
Le Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand 2025 se déroule du 31 janvier au 8 février 2025.

