La conférence de presse de la Fédération sénégalaise de football (FSF) aura tenté un exercice aussi ancien que fragile : remplacer la rigueur du droit par la puissance du verbe. Mais, comme l’écrivait déjà Pascal, « la justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique ». À Paris, ce 26 mars, il n’était question ni de justice, ni de force: seulement de bruit.
Il est des conférences de presse que l’on oublie aussitôt terminées. Et puis il y a celles qui marquent, non pour ce qu’elles démontrent, mais pour ce qu’elles révèlent malgré elles. Celle de la FSF appartient clairement à cette seconde catégorie. Pendant plus d’une heure, responsables et avocats se sont succédé pour dénoncer, accuser, dramatiser. On attendait du droit ; on a eu du récit.
Le résultat est saisissant : une démonstration inversée, où chaque mot supplémentaire creuse davantage le vide juridique qu’il prétend combler.
Quand on n’a pas le droit, on fait du bruit
Abdoulaye Fall, président de la FSF, ouvre les hostilités sur un ton crépusculaire : « braquage administratif », « injustice historique ». Le décor est planté. On attendait un mémoire juridique ; on a assisté à une pièce , disons, une tragédie sans catharsis.
En droit, la règle est pourtant simple : celui qui possède la norme cite la norme. Celui qui ne la possède pas convoque le reste: émotions, métaphores, parfois même l’univers tout entier. Ce jeudi parisien, on a convoqué large : corruption, chantage diplomatique, attentat, poursuites internationales… Une inflation lexicale qui aurait sans doute amusé Molière, grand spécialiste des faux savants et des excès de langage.
Me Seydou Diagne a même qualifié la décision de la CAF d’« attentat ». Le mot est lourd. En droit, il appelle une preuve immédiate. Ici, il n’a appelé que le silence, ce qui, au fond, est déjà une forme de réponse.
Mais le moment le plus révélateur est venu d’une question simple, presque scolaire: qu’en est-il des articles 82 et 84 du règlement de la CAF, ceux-là mêmes qui encadrent précisément les cas de refus de jeu et d’abandon de match ? La réponse de Serge Vittoz, avocat suisse de la FSF, a été un chef-d’œuvre de fuite procédurale: les arguments seraient développés « dans les prochains jours », au TAS. Traduction : le cœur de la défense reste à construire. Pour une conférence de presse censée asseoir une légitimité juridique, c’est un aveu.
Les faits de Rabat : ce que Paris refuse de regarder
Car le droit, lui, n’est pas une affaire de tonalité, mais de faits. Et les faits, à Rabat, sont têtus.
Le 18 janvier, les joueurs sénégalais quittent la pelouse dans le temps additionnel pour protester contre un penalty accordé au Maroc. Le match s’arrête. Pendant plus d’un quart d’heure, la finale de la CAN bascule dans le chaos. Dans les tribunes, des supporters lancent des projectiles, agressent des stadiers, tentent d’envahir le terrain. Ces faits ne sont pas des interprétations : ils sont documentés, filmés, incontestables.
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Le match reprend, le Sénégal s’impose sur le terrain. Soit. Mais le règlement est clair : interrompre volontairement une rencontre constitue une infraction majeure. La décision du jury d’appel de la CAF ne tombe pas du ciel ; elle s’inscrit dans un cadre normatif précis.
On peut la contester. On ne peut pas faire semblant qu’elle n’existe pas.
La souveraineté n’est pas une figure de style
L’un des moments les plus troublants de cette conférence aura été la qualification de « prise d’otages » pour désigner l’incarcération de 18 supporters sénégalais au Maroc.
Les mots ont un sens: ou devraient en avoir un. Comme le rappelait Albert Camus, « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Ici, mal nommer revient à travestir une réalité judiciaire.
Ces individus ont été jugés et condamnés pour des faits précis : violences, dégradations, intrusion. Le Maroc applique sa loi, notamment la loi 09-09 sur les violences dans les stades. Rien de plus banal, dans un État de droit.
Parler de « chantage diplomatique » revient à nier un principe fondamental : la souveraineté judiciaire. À ce compte-là, toute condamnation d’un ressortissant étranger deviendrait une affaire internationale. On voit mal comment un tel raisonnement pourrait survivre au premier examen sérieux.
New York, Washington… et le théâtre de l’absurde
Autre moment d’anthologie : l’annonce de poursuites judiciaires à New York et Washington contre les membres du jury d’appel de la CAF.
Pourquoi ces juridictions ? Mystère.
On aurait pu imaginer Lausanne, siège du TAS, ou Zurich, cœur institutionnel de la FIFA. Mais non : cap sur les États-Unis. Une géographie juridique qui semble emprunter davantage à Franz Kafka qu’au droit international.
L’effet recherché est transparent: impressionner, internationaliser, dramatiser. En un mot, déplacer le débat du terrain du droit vers celui du récit.
Mais le droit, lui, est moins sensible aux effets de manche qu’aux articles de règlement. Et sur ce terrain, le silence parisien est assourdissant.
Le trophée, ou l’art de perdre deux fois
Reste la question du trophée. La FSF avance une lecture audacieuse : la décision ne mentionnerait pas explicitement sa restitution. Donc, il resterait sénégalais.
L’argument a le mérite de l’originalité. Mais même l’avocat de la FSF admet, dans le même souffle, qu’un appel marocain sur ce point aurait toutes les chances d’aboutir. Une forteresse dont le bâtisseur annonce lui-même l’effondrement : difficile de faire plus honnête… ou plus fragile.
La logique est pourtant élémentaire : un forfait entériné entraîne mécaniquement ses conséquences sportives. Le reste relève moins du droit que du symbole.
Paris parle, Lausanne tranche
La bataille médiatique obéit à ses propres lois: l’indignation y remplace la preuve, la répétition tient lieu de démonstration. La FSF semble en maîtriser les codes.
Mais le Tribunal arbitral du sport à Lausanne n’est pas une scène. C’est un lieu où les mots doivent s’appuyer sur des textes, et les convictions sur des faits.
Le Maroc, lui, est resté silencieux. Non par faiblesse, mais parce que le silence, parfois, est la forme la plus élégante de la confiance.
Le droit a ceci de particulier qu’il se souvient, longtemps. Et lorsque le bruit se sera dissipé, il restera ce qu’il reste toujours : les faits, les règles, et une décision.

