À l’heure où le débat sur la réforme du Code de la famille refait surface, l’Association Démocratique des Femmes du Maroc (ADFM) choisit le cinéma documentaire comme arme de plaidoyer. Avec Les Invisibles, dévoilé ce mois de décembre, l’association signe un film coup de poing qui interroge frontalement les failles de la Moudawana et leurs conséquences concrètes sur la vie de milliers de femmes.
Plus qu’un documentaire, Les Invisibles se veut une immersion dans des trajectoires féminines trop souvent reléguées aux marges du débat public. Le film suit trois femmes marocaines Salma, Hanane et Laïla, issues de régions et de milieux sociaux différents, unies par une même lutte : faire face à un système juridique qui, loin de les protéger, les fragilise.
Salma, mère célibataire, se heurte au parcours semé d’embûches de la reconnaissance de la filiation de son enfant. Hanane, veuve, affronte à la fois sa famille et celle de son défunt mari pour faire valoir ses droits et ceux de ses enfants à l’héritage. Laïla, enfin, porte les stigmates d’un mariage précoce et d’un divorce qui l’a laissée seule face à la précarité et à la charge familiale. Trois récits singuliers, mais un même constat : la loi, telle qu’elle est appliquée aujourd’hui, produit des violences juridiques, économiques et psychologiques durables.
Vingt et un ans après la réforme de 2004, longtemps présentée comme une avancée historique, l’ADFM dresse un bilan sans concession. Les Invisibles met en lumière des points névralgiques du Code de la famille : la filiation des enfants nés hors mariage, les règles inégalitaires de l’héritage, la persistance du mariage des mineures malgré l’âge légal fixé à 18 ans, les défaillances dans la protection contre les violences, ou encore les procédures de divorce et de pension alimentaire qui laissent de nombreuses femmes sans ressources.
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À travers une mise en scène immersive, le film articule ces vécus intimes avec les analyses de juristes, de féministes et de religieux. Ce dialogue entre expérience humaine et cadre légal donne à voir l’écart béant entre le texte de la loi et la réalité du terrain. « Ces témoignages servent à interpeller directement les décideurs politiques », souligne Bahija Lyoubi, porte-parole de l’ADFM. « En montrant les conséquences tangibles des lacunes du Code de la famille, nous exerçons une pression constructive pour une réforme véritablement égalitaire. »
Coréalisé par Rita El Quessar et Aiman Benslimane, Les Invisibles revendique un parti pris sensible et engagé. « Ce film est né d’une urgence personnelle et collective », confie Rita El Quessar. « Il ne s’agit pas d’une démonstration froide, mais d’une expérience humaine, portée par la colère, la dignité et la résilience de ces femmes qui refusent d’être effacées. »
L’ADFM entend inscrire le film dans une dynamique d’action. Une avant-première nationale est prévue le 11 décembre 2025 à la Cinémathèque nationale de Rabat, suivie d’un débat réunissant acteurs associatifs, juristes, artistes et représentants institutionnels. Cette projection marquera le point de départ d’une tournée nationale dans les universités, les facultés de droit, les centres culturels et les maisons de jeunes.
À travers « Les Invisibles », l’ADFM rappelle que la réforme du Code de la famille n’est pas qu’un enjeu juridique ou idéologique, mais une question de justice sociale et de dignité humaine. Un rappel nécessaire, porté par le cinéma, pour rendre visibles celles que la loi continue trop souvent de laisser dans l’ombre.

